Chaïm Soutine

1894 1943
(Belarus) 1894 /   (France) 1943

Chaïm Soutine naît en 1893 à Smilovitchi, bourgade située à une vingtaine de kilomètres de Minsk, principalement peuplée de juifs très religieux. Son père était tailleur; il est l’avant-dernier d’une fratrie de onze enfants. Très tôt il dessine. À treize ans, il fait en cachette le portrait du rabbin du village, transgressant l’interdit de représentation du visage humain. Rossé par le fils du rabbin, boucher de son état, il passe quinze jours à l’hôpital, et la famille Soutine obtient de la justice vingt-cinq roubles de dédommagement. Une somme qui permet à Chaïm de quitter Smilovitchi. De son enfance dans le shtetl, il parlera peu et n’aimera pas l’évoquer.

Dès 1907, il suit des cours de dessin à Minsk et se lie avec Kikoïne. Parallèlement, il travaille chez un photographe et apprend à retoucher les clichés. Il s’inscrit à l’école des Beaux-Arts de Vilnius et fait la connaissance de Krémègne.

En 1913, à Paris, Soutine et ses deux amis vivent à la Ruche et fréquentent l’atelier de Fernand Cormon. Sans aucune ressource, il va connaître dix ans de misère. Il travaille comme manœuvre chez Renault et comme ouvrier au Grand Palais.

En 1914, son état de santé déjà défaillant l’empêche, malgré son désir, d’être mobilisé ; il s’installe cité Falguière, où il partage l’atelier du sculpteur Miestchaninoff. En 1915, grâce à Lipchitz, il fait la connaissance de Modigliani. Les deux peintres se lient d’une amitié solide qui résistera à tout. C’est en 1916 que Modigliani l’emmène pour la première fois chez son marchand Léopold Zborowski, au 3, rue Joseph-Bara. Il devient son « marchand », sans en tirer grand succès; c’est l’époque des natures mortes misérabilistes. Zborowski lui « finance » des voyages dans le Midi : Céret, Cagnes et Vence, qu’il fréquentera jusqu’en 1922. C’est à Céret, en 1920, qu’il apprend le décès de son ami Modigliani. Il se sent maintenant complètement abandonné. Sa santé s’altère. Sur la demande de Netter, le premier véritable amateur et collectionneur de Soutine, Zborowski permet à l’artiste de revenir à Paris. Il trouve une autre alliée précieuse en la personne de Paulette Jourdain, assistante de Zborowski, ex-modèle de Modigliani, qui deviendra son modèle et sa confidente.

Dans la galerie de Paul Guillaume, le collectionneur américain Albert Coombs Barnes remarque Le Petit Pâtissier, l’achète aussitôt et demande à voir d’autres œuvres de l’artiste. Paul Guillaume le conduit alors chez Zborowski, qui montre au visiteur ses dernières toiles. Ce sont ces hallucinants paysages qui séduiront Barnes dont les achats, relatés par Paul Guillaume dans Les Arts à Paris, assureront les premiers succès de Soutine. Le collectionneur en achète une grande partie, pour 3 000 dollars, en décembre 1922. Du jour au lendemain, Soutine accède à la gloire. À Montparnasse, il devient un « héros ». Soutine reçoit de Zborowski un salaire de 25 francs par jour, il a une voiture avec chauffeur à sa disposition. Ses œuvres sont recherchées, les prix montent. Pour la première fois de sa vie, il a de l’argent. Il se transforme en dandy, affectionne les feutres gris à large ruban et passe devant Le Dôme et La Rotonde en faisant semblant de ne reconnaître personne. Il porte de très élégantes chemises avec cravate et écharpe de soie rouge.

À partir de 1924, Soutine se lie aux Castaing, rencontrés en 1923 à La Rotonde. Connaissant enfin l’aisance, il peut louer atelier et logement et peint ses Boeufs écorchés, de nombreuses natures mortes de volailles, des portraits de domestiques. Accompagné de Paulette Jourdain, il achète tout un quartier de bœuf payé par Zborowski à un abattoir de la Villette, l’accroche et se met à le peindre. Bientôt les mouches pullulent. Les voisins portent plainte à cause de l’odeur. Lorsque les services d’hygiène se présentent, Soutine se cache, terrifié. Paulette prend sa défense, explique que le peintre n’a pas achevé son travail…

En 1926 et 1927, Soutine séjourne et peint dans le Berry, dans une maison que Zborowski a acquise. Les années suivantes, ses séjours campagnards se passeront dans la propriété des Castaing, près de Chartres. En 1928, il peint le portrait de Madeleine, commence la série des enfants de chœur. En juin 1927, sa première exposition personnelle a lieu à Paris, à la galerie Bing. Soutine se brouille avec Zborowski pour des questions d’argent. Le peintre a des problèmes financiers et s’installe à l’hôtel, boulevard Raspail. Ses maux d’estomac s’aggravent et l’empêchent de travailler. Aussi, à partir de cette année-là, il va devenir peu à peu le protégé de Madeleine et Marcelin Castaing, qui vont lui donner les moyens de peindre. Pourtant il ne surmonte pas ses angoisses et tente toujours de s’emparer de ses œuvres antérieures pour les détruire ou repeindre par-dessus. De 1931 à 1935, il passe une partie de l’été à Lèves. Il y rencontre Elie Faure, Erik Satie, Jean Cocteau, Drieu la Rochelle, Blaise Cendrars, Maurice Sachs. Après la mort de Zborowski, en 1932, les Castaing demeurent sa principale source de revenu.

En 1937, il s’installe villa Seurat, où vivent alors Henry Miller et Anaïs Nin. Au 18 de la villa Seurat, « tout est sale, misérable, les meubles couverts de poussière, des mégots éparpillés sur le sol. Punaisées au mur, quelques reproductions de Rembrandt, Corot, Courbet. Ses livres : Balzac, des romans russes, les Essais de Montaigne. C’était un homme secret et solitaire, plein de méfiance et (…) aussi peu expansif que possible. Tout en lui était étrange. Lorsqu’il travaillait dans son atelier, il ne pouvait souffrir qu’on vînt le déranger. Il utilisait un grand nombre de pinceaux et, dans la fièvre de la composition, les jetait à terre les uns après les autres » (Mademoiselle Garde, Mes années avec Soutine). En 1937, il rencontre Gerda Michaelis au Dôme. Il la baptise Mademoiselle Garde, parce que quelques jours plus tard elle veillera sur lui toute une nuit, alors qu’il souffre toujours de ses maux d’estomac. Au début de l’été 1939, ils partent ensemble pour Civry-sur- Serein. C’est là que Soutine peint La Route qui conduit à l’Isle-sur-Serein, alors plantée de grands peupliers. Soutine fit de cette route plusieurs tableaux.

Début septembre 1939, la guerre est déclarée. Soutine veut rentrer à Paris mais le maire de Civry, M. Sebillotte, lui fait savoir qu’il est assigné à résidence ainsi que sa compagne, avec interdiction de sortir de Civry. Il est juif. Mademoiselle Garde est allemande. Avant la fin mai, Mademoiselle Garde est déportée au camp de Gurs, mais bientôt Gurs est en zone libre et les femmes qui justifient d’un domicile sont libérées. Mademoiselle Garde rentre à Paris. Madeleine Castaing lui apprend que Soutine vit avec Marie-Berthe Aurenche, ancienne épouse de Max Ernst. En mars 1941, Marie-Berthe et Soutine se réfugient à Champigny-sur Veude, près de Chinon. C’est là qu’il passe les deux dernières années de sa vie. Il peint une trentaine de tableaux, dont le portrait de Marie-Berthe, qu’elle « arrange » en son absence de quelques coups de pinceau… C’est pourquoi il le détruit à coups de couteau. Il confie ses toiles à Mme Fernand Moulin, qui les emporte roulées à Paris et les vend à la galerie Louis Carré. En juillet, Soutine est hospitalisé à Chinon. Il souffre atrocement. Il faut l’opérer d’urgence, mais Marie-Berthe le fait conduire en ambulance à Paris, avec un détour par la Normandie pour ne pas risquer de le livrer aux persécutions de la police française. Soutine arrive à Paris le 7 août. Il est opéré trop tard. Il meurt le 9 août 1943 à Paris. Mademoiselle Garde écrira dans ses souvenirs : « On l’enterre au cimetière Montparnasse, le 11 août. Il y a peu de monde. Je reconnus Picasso et quelques autres moins illustres. On descendit le cercueil dans un caveau provisoire… Je me rappelle qu’il faisait beau. »